Je me trouvais devant l’imposant portique de la demeure des Moranoir. Cette habitation glorieuse, à la toiture dorée, me rappelait la demeure secondaire de Shnar, où j’avais vécu pendant une semaine entière. Encore une fois, je dus confier Furon au palefrenier familial avant d’obtenir le droit de m’aventurer vers le porche vertigineux. Un peu hésitante, je cognai l’anneau de fer contre la boiserie lustrée et j’attendis une réponse.
Rien.
Je voulus recommencer. La porte s’entrebâilla avant l’accomplissement de mon geste. Un homme dans la trentaine, proprement vêtu d’un uniforme de domestique, m’aborda ainsi :
— Bonjour! Vous désirez?
— Je voudrais rencontrer Mathias Moranoir.
— Il est occupé. C’est à quel sujet?
— Je dois lui parler à propos du couronnement. C’est de la plus haute importance.
— Attendez un instant, je vais revenir.
Il referma la porte. Mon sursis fut plutôt bref : contrairement à mon idée, on m’invita à entrer après moins d’une minute. À l’intérieur, le serviteur me dicta :
— Enlevez vos chaussures, s’il vous plaît.
J’accomplis sa volonté tout en observant les deux statues de nus féminins qui côtoyaient trois portes décorées de moulures lustrées. Près des imposantes appliques aux chandelles dévorées par les flammes, on avait agencé des plantes exotiques le long des murs, sur des guéridons de marbre.
Une mélodie de clavecin brisait le silence de ce vaste hall d’entrée. Cet air provenait du balcon au deuxième étage, là où les énormes fenêtres de droite se terminaient en arc d’ogive.
— Suivez-moi dans l’escalier. Le duc se trouve derrière la première porte à gauche. Il désire toutefois que vous attendiez la fin de sa répétition avant de le rencontrer. Ce sont là ses instructions.
J’approuvai et montai doucement les marches, tout juste derrière le domestique. Tout en haut, les notes de l’instrument devinrent claires. Sa musique m’apaisa. J’appuyai la main contre la garde froide du balcon et observai la demi-douzaine de toiles qui ornaient le mur blanc, à ma gauche. De l’art abstrait, pour la plupart. Mon premier réflexe fut de les comparer aux anciennes oeuvres de Mosarie. Ma mère ne peignait jamais ce genre de représentations, excepté ce jour où son pinceau s’était emporté pour produire cet énigmatique tourbillon bleu.
En approchant mon nez des toiles, je remarquai les signatures : « Samocure Moranoir ».
— Quoi? Ayant échoué dans la danse, il s’est recyclé en peinture?
C’était une pensée que j’avais prononcée de vive voix, involontairement. Mon accompagnateur haussa les sourcils à m’entendre, mais ne prononça heureusement aucun commentaire.
De l’autre côté de la porte, le claveciniste fit trois montées, puis termina sa composition par une longue descente rythmée. Le silence revint ensuite. Le serviteur de la maison en profita pour frapper.
— Oui, oui, entrez, lança une voix gutturale.
On m’ouvrit la porte et j’avançai lentement, un peu gênée. L’entrée me dévoila une somptueuse pièce dédiée à la musique, éclairée par trois énormes fenêtres allongées. Celles-ci étaient ornées d’armatures de fer déployées en rayons de soleil. D’épais rideaux orangés en caressaient les bordures.
Assis sur un banc recouvert de velours, un homme grisonnant, portant une barbe courte et clairsemée, fermait le volet supérieur de son instrument. Tout en rattachant les trois boutons de sa veste ambrée, il m’accueillit dans son antre.
— Bonjour, jolie jeune fille. Bienvenue dans l’humble demeure des Moranoir du Plateau-Doré.
— Je vous remercie de me recevoir avec tout cet agrément.
— Allons, c’est la moindre des choses.
Mathias Moranoir ne correspondait en rien à l’idée préconçue que j’en avais. M’attendant à un dirigeant grincheux et pressé, je me retrouvais devant un musicien placide au visage illuminé d’un splendide sourire.
— Davide m’a informé que vous souhaitiez me parler à propos du bal. Au fait, pourrais-je connaître votre nom?
— Je m’appelle Alégracia.
Ses yeux s’arrondirent à l’évocation de ce nom.
— N’étiez-vous pas la jeune danseuse qui a jadis travaillé pour mon cher ami Okliarre?
Mon coeur tressauta aussitôt. « Comment, après tout ce temps, peut-il se souvenir de mon nom? songeai-je. Il va certainement me mettre à la porte, puisque j’ai volé le poste de son fils. »
Hésitante, je répondis par l'affirmative.
— Mon fils Samocure m’a longtemps parlé de vous!
— Ah oui? Que disait-il?
Je ne m’attendais pas du tout à cette révélation :
— Il a longtemps loué votre grâce dans la danse et votre force de caractère. Combien de temps m’a-t-il répété qu’il regrettait de ne plus vous côtoyer?
Je n’en croyais pas mes oreilles. S’agissait-il d’un mensonge éhonté ou d’une vulgaire moquerie? Impossible à dire.
— Vous êtes venue ici pour lui rendre visite? continua-t-il.
— Euh… oui, entre autres.
— Excellent!
Soudainement, une voix masculine et lointaine retentit de l’étage inférieur, au-delà du balcon.
— Mathias, j’ai enfin réussi à tout enfiler!
— Parfait, je descends à l’instant, lui renvoya ce dernier.
Il baissa le ton.
— Profites-en pour aller le rencontrer. Tu le verras dans sa tenue de soirée avant tout le monde. Suis-moi.
J’obéis, toujours hantée par un doute énorme.
De retour sur le plancher de marbre, nous bifurquâmes entre les deux statues de bronze pour aboutir dans une pièce étroite, où un énorme miroir au cadre de cuivre régnait en tyran sur les autres meubles. S’observant dans la glace, un jeune homme d’à peine mon âge, à la chevelure châtaine minutieusement disciplinée sur le côté, ajustait son collet étouffant. Il se retourna au moment où son père franchit le seuil de son antre.
— Alors, ce Lira-Cari tout neuf n’est-il pas splendide? s’exclama-t-il en toute fierté, en montrant le magnifique habit aux couleurs de la province.
Les yeux de Samocure scintillaient de fatuité. Toutefois, son large sourire fondit au moment où son père corrigea ses méthodes d’habillement.
— Peut-être le serait-il, répliqua ce dernier, si tu n’avais pas enfilé ta chemise à l’envers!
S’observant de nouveau dans la glace avec un air incrédule, le jeune homme réalisa à peine sa méprise :
— Vraiment?
— Bien sûr! Regarde. On peut distinguer toutes les coutures.
— Au fait, qui est cette fille derrière toi?
— Hé hé! Tu ne le devineras jamais!
— Je ne le devinerai pas, effectivement.
— Je te présente Alégracia.
Samocure cessa soudainement de déboutonner ses vêtements. Sans quitter le miroir des yeux, il dit :
— Je ne te crois pas.
— Ah non? Pourquoi te mentirais-je?
— Pour me jouer un vilain tour.
— Une roublardise? Vraiment?
— Dans tes tentatives désespérées pour me trouver une accompagnatrice à mon couronnement, tu essaies simplement d’attirer mon attention sur les jolies filles qui frappent à notre porte. Je te le répète encore : aucune demoiselle de Kærine ne possède assez d’esprit pour s’y présenter à mes côtés. Qu’importe l’image ambiguë suscitée par mon célibat, j’irai seul, un point c’est tout.
— Je jure! Elle prétend être celle que tu as connue dans ton enfance.
— Amène-la alors.
Doucement, je contournai Mathias. Lorsque Samocure m’observa enfin, il ouvrit la bouche béatement et se figea littéralement sur place. Il m’avait assurément reconnue, car on ne voyait pas une chevelure colorée comme la mienne à tous les coins de rue.
— Tu peux retourner à ton clavecin, Mathias, prononçat- il. Je voudrais lui parler en privé.
— Bien entendu, accorda son père tout en se retirant silencieusement dans le couloir.
Une fois seule avec mon ancien collègue de spectacle, je me préparai mentalement à recevoir une myriade d’insultes de toutes les couleurs, et ce, en toutes les langues connues. Samocure m’observa dans les yeux, prit une bonne respiration et réfugia ensuite son regard vers le plancher, tout cela d’une façon fort curieuse. Au lieu de hurler de façon hystérique, il parla d’une voix hésitante et embarassée.
— Je m’excuse.
— Quoi? dis-je inopinément.
Je soufflai ce mot par mégarde, tellement je fus surprise par cette affirmation.
— Écoute. Puisque tu te trouves enfin devant moi, je dois t’en parler sans plus attendre. Je suis désolé. Par ma faute, Okliarre t’a jetée hors de la troupe. J’ai agi en idiot. Ton talent surpassait amplement le mien, tu méritais ma position.
— Allons, cela fait si longtemps.
Je cherchai mes mots.
— Toutes ces anicroches sont oubliées, mentis-je.
Le jeune Moranoir déboutonna complètement sa chemise, en retourna méticuleusement les manches pour ensuite l’enfiler de nouveau.
— Qu’advient-il de toi? me demanda-t-il en montrant le spectre d’un sourire. Pratiques-tu toujours la danse?
— Plus vraiment. Ces temps-ci, je rôde… entre la Vallée-Rouge et ici, à la recherche d’anciens compagnons.
— Je n’ai pas été difficile à trouver, non?
Je gloussai involontairement devant cette réplique.
— Pas vraiment. Alors, tu t’élèves au rang de duc ce soir?
— Oui… Veillée rébarbative en perspective.
— Pourquoi dis-tu cela?
Tout en terminant d’ajuster ses vêtements, il confessa :
— Mon père désire tellement me modeler selon ses désirs. D’abord, il veut faire de moi un artiste de la danse, ensuite, il paye les meilleurs talents de la province pour m’apprendre à peindre et à jouer du piano et, finalement, il me commande des vêtements selon ses propres préférences. Le bal de ce soir représentera l’apogée de sa vantardise. « Voyez mon fils, le nouveau duc! Voyez comme il est beau et talentueux! » Je peux déjà m’imaginer l’entendre. La honte…
— Mais ne seras-tu pas fier de ton nouveau titre?
— Cette tradition n’apporte qu’une belle illusion au peuple. Il croit qu’en préservant la jeunesse à leur tête, les gouvernements sèmeront les idées nouvelles dans la structure des cités. Je t’assure du contraire. Même duc, je devrai légitimement me soumettre à l’autorité parentale. Tant que Mathias et Sarelline Moranoir vivront, ces derniers resteront les véritables dirigeants du Plateau-Doré.
Samocure se retourna une nouvelle fois vers le miroir.
— De toute façon, cette couronne, je ne l’ai jamais désirée. Étant fils unique, je me retrouve condamné à la porter.
— Il y a pire dans la vie, tu sais.
— Je te le concède. Mais dans les circonstances actuelles, je n’ai de toute évidence aucune raison de me réjouir.
Soudain, nous entendîmes Mathias crier du haut du balcon :
— Tu te dépêcheras, Samocure. Nous devons rejoindre ta mère au Pilgréon avant l’heure du dîner.
— Oui! Laisse-moi seulement le temps de renfiler mes vêtements!
— Tu es pressé, dis-je tout en reculant vers l’arche de sortie. Je te laisserai donc à tes affaires.
— Attends!
Le jeune Moranoir s’avança vers moi et me proposa :
— Tu voudrais m’accompagner ce soir? Nous n’avons pu discuter longuement, mais, à deux, l’événement deviendrait moins pénible.
— Euh… je… oui, pourquoi pas? Toutefois, je crains ne pas pouvoir me procurer une tenue adéquate.
— Regarde. Ne t’inquiète pas pour ce problème. Adèle Schernivale est l’amie de notre famille depuis de nombreuses années. Rends-toi chez Lira-Cari et choisis la plus raffinée des robes. Spécifie que je m’occupe de tous les frais, et ce, peu importe à combien s’élèvera le montant. C’est la moindre des choses pour me faire pardonner.
— Est-ce que je figurerai sur la liste d’invités?
— Évidemment. Présente-toi au palais de Kærine au coucher du soleil. Ensemble, nous réussirons certainement à passer une soirée agréable.
— Splendide!
— À ce soir!
Je le saluai et me retirai jusqu’au hall de l’énorme demeure des Moranoir. J’y rencontrai Mathias, qui descendait une à une les marches du balcon. Je ne manquai pas de le saluer de la main en souriant.
Une fois dehors, peu après que Davide eût refermé la porte derrière moi, je me rendis à l’écurie et demandai au palefrenier d’héberger mon cheval jusqu’au lendemain. L’homme moustachu m’avoua généreusement qu’il allait prendre un grand plaisir à traiter Furon aux petits oignons.