Une dizaine de minutes passèrent, toujours aucune trace de la fleur bleue. La forêt se faisait encore plus compacte, à tel point que l’obscurité nous enveloppait comme s’il faisait nuit. Le feuillage et les broussailles réduisaient notre champ de vision, et du même coup, nos chances de retrouver cette fleur mystérieuse. J’avais pris froid et reniflais de temps à autre.
Malgré tous les obstacles rencontrés, je sentais que j’approchais du but. Cette journée-là, la chance n’avait pas vraiment été de mon côté, mais il me restait toujours la persévérance. Pas question d’abandonner après avoir parcouru toute cette route. Et heureusement, mes efforts allaient être récompensés ; j’aperçus dès-lors un éclat bleu-clair rebondir sur l’écorce des arbres et leurs feuilles. La source de cette lumière ne se trouvait pas loin, mais impossible de la distinguer clairement. J’en fis la remarque à Sintara et nous avançâmes encore de cinq ou six pas. Elle écarta un buisson et là, nous fûmes complètement charmées par ce que nous découvrîmes.
La fleur que je recherchais se trouvait enfin devant moi, seule, sur une tige haute de près d’un demi-mètre, reluisante de pétales identiques à celui que je gardais dans ma manche. Ensemble, ils formaient une fleur ample qui s’élevait en hauteur puis se rabattait vers l’extérieur comme un vase antique. Les pétales brillaient d’un bleu aussi clair que le ciel de midi, et reluisaient de réflexions aqueuses pourpres. Ils avaient d’ailleurs une transparence cristalline. La tige de cette fleur était bien droite, sans courbature et ornée d’une douzaine de feuilles vertes avec de veinures bleues qui ressemblaient à des crayonnages d’enfant.
De la vapeur de givre s’y exhalait. Elle émergeait du haut, retombait le long de la tige dans des mouvements bouillonnants et se dissipait au niveau du sol.
— Cette fleur est éblouissante ! Toutes les autres de mon jardin auront l’air médiocre aux côtés de cette pure merveille.
— Va la chercher, qu’est-ce que tu attends !
Je m’approchai de la fleur en restant accroupie. Près d’elle, je sentais toute sa froideur sur la peau de mon visage. Je me mis à dégager la terre autour de la tige de façon minutieuse. Il me fallut un certain temps, car je prenais soin d’éviter d’endommager les racines. Une fois parvenue à l’extraire du sol, je me rendis compte que sa tige n’était pas flexible, mais dure comme du bois sec. Si je la pliais, tout allait casser.
— Nous avons enfin trouvé ce que nous cherchions. Partons maintenant, sinon nous serons en retard pour vrai. Je commence d’ailleurs à avoir faim.
— D’accord, allons nous-en. Les balbales nous attendent !
— Je vais utiliser ma boussole pour nous diriger.
Je sortis alors mon pendentif du collet de ma robe et l’ouvris. À l’intérieur, la flèche de la boussole pointait vers le sud. Je pris les devants pour le chemin de retour, dirigée par l’aiguille d’or.
* * *
Cela faisait déjà un bon moment que nous marchions. J’avais en main la mystique fleur bleutée et de la vapeur givrée s’en échappait toujours. Une fleur vraiment énigmatique. Même après l’avoir extraite du sol, la vie ne semblait pas vouloir l’abandonner, car elle gardait toujours sa froideur et sa dureté au toucher. Ce que je tenais dans ma main n’avait rien de naturel. Cette tige restait si ferme et droite… comme une vieille flèche taillée à la main. J’avais hâte que Kakimi me divulgue le nom de cette variété ou du moins, qu’il me dise s’il en avait déjà vu une semblable auparavant…
En cours de route, j’essayai de humer les émanations glacées qui s’exhalaient des pétales pour y reconnaître un parfum, mais la vapeur respirée me gelait l’intérieur des narines et engourdissait tout mon front. Cette sensation était si désagréable que je ne voulus jamais plus répéter cette expérience.
Après un certain temps d’excursion, mon cœur bondit dans ma poitrine et je fus prise d’un violent frisson. Mon corps tout entier se mit à trembler et j’échappai tout ce que je tenais entre mes mains. Sintara voulut savoir ce qui m’arrivait :
— Alégracia ? Tu t’es fait mal ?
— Non…
Je restai silencieuse quelques secondes tout en me penchant pour reprendre la lanterne et la fleur.
— … mais nous ne sommes pas seules ! Nous ne sommes plus seules désormais !
J’avais ressenti un frisson identique à ceux qui me parcouraient quand je jouais à cache-cache avec Sin, mais celui-là était d’une violence extrême. La peur m’envahit comme si des charbons ardents emplissaient mes veines ; je me sentais observée et traquée. Je scrutai les alentours, mais les broussailles et la noirceur bloquaient entièrement ma vision. L’épais feuillage d’au-dessus ne permettait plus à la luminosité du soleil de nous atteindre.
— Ne bouge plus, me répliqua ma sœur en se collant contre moi. Je crois que j’ai entendu quelque chose.
Visiblement énervée, elle se retourna et tendit l’oreille.
— Les bruits proviennent de l’arrière. Nous sommes suivies.
— Suivies ? Mais par qui ? suppliai-je en grelottant d’angoisse.
— Comment crois-tu que je le saurais ? Peut-être est-ce un animal…?
— Il y a des animaux dangereux, Sin. Tu ne me rassures pas.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu es bien mal placée pour m’en apprendre à ce sujet. Tu ignores complètement quels dangers peut receler cette forêt.
— Comme si tu le savais toi-même, alors ! Cesse de te prendre pour la reine des bois !
— Oui je le sais, car moi j’ai déjà eu l’audace de franchir les limites avant toi.
— Tu as fait ça ? Tu…
Ma sœur stoppa tout mouvement et je me cachai derrière elle. Nous étions toute oreille, elle me chuchota :
— Tu entends ces bruits ?
— Non, je n’entends rien. Qu’est-ce que c’est ?
— Des pas ! Des pas qui s’approchent ! Ils savent où nous sommes ! Ils viennent vers nous !
J’avais si peur que mes yeux s’emplirent de larmes.
— Pourquoi ils ? Tu en entends plusieurs ?
— Oui...